Voici une libre opinion, masquée,
Témoignage anonyme d’un visiteur chevronné
Ce visiteur nous livre des confidences intimes et profondes, mais il n’a pas souhaité voir apparaître ni son nom ni même son prénom ; et même son organisation militante devait être masquée. Car dit-il, Le travail de visiteur se fait dans la discrétion. C’est un témoignage très personnel émanant d’un catholique actif dans sa foi, mais vigilant à respecter l’engagement du visiteur de laïcité et de respect d’autrui. Certains retrouveront les interrogations du scientifique rationnel face à sa propre impuissance devant les cas de grande souffrance. D’autres partageront son évolution personnelle vers plus de distanciation, plus de disponibilité, et l’influence de cette évolution sur la relation avec le détenu.
Témoignage anonyme d’un visiteur chevronné
Voici une libre opinion, masquée. Ce visiteur nous livre des confidences intimes et profondes, mais il n’a pas souhaité voir apparaître ni son nom ni même son prénom ; et même son organisation militante devait être masquée. Car dit-il, Le travail de visiteur se fait dans la discrétion.
C’est un témoignage très personnel émanant d’un catholique actif dans sa foi, mais vigilant à respecter l’engagement du visiteur de laïcité et de respect d’autrui.
Certains retrouveront les interrogations du scientifique rationnel face à sa propre impuissance devant les cas de grande souffrance. D’autres partageront son évolution personnelle vers plus de distanciation, plus de disponibilité, et l’influence de cette évolution sur la relation avec le détenu.
JPR.
INGENIEUR ET VISITEUR DE PRISON
Ingénieur, qu’est ce qui m’a amené à devenir visiteur de prison ? J’étais adhérent à une organisation militante qui m’a fait comprendre que la recherche, la technique, ce n’était pas tout. « Que fais tu de l’appel du Christ ? » Après une dizaine d’années de pratique syndicale à la CFDT nous avons été amenés pour des raisons familiales à émigrer en Province, là plus de possibilité d’agir en syndicaliste militant. Je cherchais une autre activité pour vivre l’Evangile. Un ami m’a demandé « Peux tu prendre ma suite comme visiteur de prison ? » Je ne savais pas ce que cela représentait. C’était du travail individuel, une « bonne œuvre » alors que le monde manquait tant de militants : j’hésitais. Pourquoi ai-je accepté ? Un de mes cousins résistant avait été déporté à Buchenwald d’ou il n’est pas revenu, j’étais très jeune, et cette notion d’enfermement m’avait marqué.
La fonction de visiteur. L’essentiel de notre mission telle qu’elle a été définie avec l’administration est : • - Aider moralement et matériellement les détenus et leur familles • - Aider les détenus à réussir leur réinsertion. Le visiteur n’a, en aucune façon, à s’occuper de l’affaire pénale. C’est toujours le détenu qui demande à rencontrer un visiteur, et le service d’insertion désigne le visiteur. Nous avons donc à rencontrer un homme, que nous n’avons pas choisi, dont nous ne savons rien, si ce n’est qu’il a demandé à rencontrer un visiteur. Et le dialogue s’engage. Nous n’avons aucun pouvoir, ce qui nous donne la liberté et l’indépendance. L’essentiel de mon action, c’est la présence à l’autre. L’expression d’écouter a été trop galvaudée, (professionnellement j’ai aussi appris à écouter mes concurrents pour en apprendre sur leur stratégie). Etre présent c’est • D’abord m’impliquer en profondeur, fortement, dans ce que veut exprimer mon interlocuteur, le reconnaître tel qu’il est • Ensuite exister en face de lui, avec ce que je pense. Le visiteur n’est pas un psychologue, ni un soignant, ni un aumônier, il représente la société extérieure.
L’évolution. Quand j’ai commencé comme visiteur, j’étais fortement marqué par cette notion d’exclusion que j’avais découverte, j’avais un objectif : agir pour qu’ils puissent se (ré)insérer. J’engageais tout mon être pour tenir cet objectif : je les poussais très fortement à entreprendre des études, je faisais des plans de réinsertion avec eux. Parallèlement, ils me parlaient beaucoup de leur "affaire". Enfin je me scandalisait de tous les dysfonctionnements et les manquements aux droits de l’homme que je découvrait dans la prison. Je militait pour les dénoncer. Après des années de visites, ma façon d’être a changé. Je n’ai plus en entrant dans la prison un objectif en tête comme autrefois. La visite se passe autrement, les détenus me parlent moins de leur "affaire", nos échanges concernent plus leur vie profonde. Si je ne sais toujours pas mieux discerner le vrai du faux dans ce que j’entend, j’arrive plus à prendre du recul par rapport à tout ce qui a trait à leur « affaire », et surtout à être présent à eux. Je fais plus confiance, dans l’homme profond, et sans que je le cherche nous arrivons plus souvent à nous approfondir mutuellement. J’arrive aussi à être plus vrai, à mieux donner mon opinion quand ils me le demandent, et quand je pense que c’est nécessaire, cela sans porter un jugement : J’ai du changer :Comment ? Je crois que j’ai été aidé : par qui ? d’abord par les détenus, puis par mes collègues visiteurs, par la formation humaine que j’ai suivi. Enfin la prière m’a aidé à m’approfondir.
La situation carcérale. La dureté de la condition pénitentiaire de droit commun, est marquée essentiellement par le manque de respect, et ce qui en découle, l’humiliation. La prison politique conduit souvent à des horreurs, mais pas au mépris du détenu : Il existe des associations comme AMNESTY qui défendent et valorisent les prisonniers politiques. Rien de tel pour les prisonniers de droit commun. Ils sont méprisés, quelques fois on les plaint : plaindre est ce valorisant ? Cette situation n’est pas propre à notre pays, dans le monde entier la prison de droit commun suscite le mépris, l’exclusion, et les droits de l’homme n’y sont pas respectés. Le détenus reste infantilisé, et c’est un gros handicap pour une (ré)insertion éventuelle. En dehors de quelques cas particuliers de détenus fortement structurés, ils ne peuvent échapper à cette infantilisation que par la révolte, ou une profonde remise en cause. En prison, peut être plus qu’ailleurs, on est devant la mal, d’ou qu’il vienne. Peu de détenus arrivent à se réinsérer dans des conditions ou de vie heureuse. Beaucoup vivent avec la sensation du mépris de la société, l’exclusion, pour certains la honte (pédophilie – inceste) et le poids du passé. J’ai été aussi frappé de voir combien parmi ces hommes avaient de mauvaises relations familiales, pas de contacts avec leur père, pas d’amis, pas de métier, et de grandes difficultés à trouver une vraie relation avec une femme. Ajoutez la difficulté de retrouver un travail ; le pire n’est pas le chômage, mais les réticences des employeurs éventuels : Ou est la société civile ? quels sont les membres de notre organisation militante qui embaucheraient un homme qui sort de prison ? Pas de perspectives, pas d’espoir : pas de futur !
Ce que j’ai appris dans ce travail de visiteur. D’abord l’essentiel :Nous sommes dans une situation profondément inégalitaire le détenu que nous visitons est accusé par la société, il est enfermé. Nous ne sommes pas accusés, et après l’entretien nous ressortons libres. Or le don gratuit qu’apporte le bénévole crée un lien qui, particulièrement dans une situation inégalitaire, peut être synonyme de pouvoir sur l’autre. Pour que ce lien, devienne une dette positive et pas un esclavage, il faut qu’il puisse y avoir une réciprocité, et de la gratitude , mieux de la confiance. Les mentalités dans l’univers carcéral sont à l’opposé de la confiance, la méfiance et la délation y règnent en maître. Je pense que c’est au visiteur de faire la premier pas vers la confiance. Un certain nombre de détenus cherchent à se servir de nous pour des avantages matériels, les escrocs arriveront toujours (même avec un visiteur chevronné) à nous faire croire des choses impossibles. D’autres ont un besoin fondamental : trouver un interlocuteur devant lequel ils pourront donner une bonne image d’eux, et cela se fera en fabulant. C’est particulièrement fréquent pour les détenus accusés d’affaires de « mœurs » qui sont très souvent dans le déni, car l’acte qui les a amenés en prison est trop lourd à porter. Dans ces conditions, comment faire confiance ? c’est presque la quadrature du cercle ! Et pourtant, en prenant du recul, en écoutant l’avis de nos collègues visiteurs moins concernés par le cas particulier, en se formant au discernement, en étant plus lucide, vrai vis à vis de soi même et de l’autre, peu à peu une certaine confiance se fait jour. Il y a souvent des échecs, mais je pense qu’en s’impliquant dans ces deux directions : • arriver à recevoir, • chercher à vivre la confiance mutuelle Il peut se créer un lien mutuel positif qui permettra au détenu d’ouvrir des perspectives ; C’est ce qu’il y a de plus enrichissant pour eux comme pour nous. Cela me ramène à l’Evangile, le Christ fait confiance, il manifeste vis à vis de nous un don gratuit, et il nous laisse libres.
Ensuite j’ai aussi appris : à prendre du recul et ne pas me laisser envahir par des situations difficiles, à accepter un autre différent, sans le juger, mais en gardant mes propres convictions, (ce qui est différent de la tolérance qui est une attitude passive), à savoir que dans un conflit il est nécessaire d’entendre les deux parties. Enfin que la (ré)insertion, ce n’est ni le visiteur, ni l’administration par l’intermédiaire des services spécialisés qui la font, c’est la volonté du détenu. Les services de réinsertion, et nous, ne sommes que des catalyseurs qui peuvent débloquer une situation.
Plus fondamentalement j’ai pu constater la force de l’intériorité, de la présence à l’autre, et l’inanité du « discours ». Accepter non pas le « mal » mais le fait d’être matériellement impuissant devant les cas de grandes souffrances est pour un ingénieur habitué à résoudre des problèmes, une profonde remise en cause.
Ce que je n’ai pas trouvé et ce que j’ai découvert Cette activité : individuelle a une limite : elle n’a pas d’action sur les structures. Quand on a eu une action politique, c’est difficile à accepter. Mais, je me suis rapidement aperçu qu’être simultanément visiteur et militant nuisait à la profondeur de nos échanges et me faisait perdre mon indépendance. Les détenus sentent souvent beaucoup mieux que nous les situations, et ce sont deux détenus qui implicitement, chacun à sa façon, m’ont fait remarquer qu’ils attendaient du visiteur une attention plus profonde que le combat du militant. Je crois avoir compris, et ce fut plus difficile, l’avoir accepté. Après des années de recul, je suis reconnaissant vis à vis de ces deux hommes qui m’ont fait progresser, je dois également cet approfondissement à certaines formation à l’écoute qui m’ont fait prendre conscience de l’action que je menais.. Néanmoins quand je suis personnellement témoins de manquement aux droits élémentaires, de la part des codétenus (brimades – tortures pour les affaires de mœurs), ou de la part de l’administration, j’interviens, non nous intervenons, en équipe avec les autres visiteurs, et quand c’est nécessaire en informant l’OIP. C’est une réaction contre l’inacceptable, pas du militantisme
Dialogue sur la foi Nous nous interdisons le prosélytisme qui dans la situation inégalitaire ou nous sommes conduit à la manipulation. Beaucoup de détenus ont du fait de leur incarcération une grande sensibilité et perçoivent très bien ce que nous sommes. Certains m’ont interrogés sur la foi. A partir du moment ou la demande venait d’eux nous avons échangé. J’en ai été souvent déçu : quand ils me parlent de leur foi, de leur vie religieuse, musulmans, juifs, ou chrétiens, il s’agit presque toujours de pratiques (que j’ai encore du chemin a faire pour mieux comprendre cet aspect…). Quelques fois j’ai pu écouter leur foi. Et nous avons pu vraiment dialoguer. Mais d’une façon générale je retrouve mieux le sens de la foi partageant leur vie par la présence. Ils sont aussi présents dans ma vie par une prière discrète et silencieuse.
Conclusion Après une longue pratique je peux prendre du recul : cette activité de visiteur, qui a été par moment difficile, a été une aide pour ma vie de foi. Elle m’a apporté de la joie et, je dirais de bonheur, quand j’ai pu voir des détenus refaire surface, avancer, prendre leur vie en main, et pour quelques uns se réinsérer malgré des conditions initiales très défavorables. J’ai également beaucoup reçu et je n’oublierai jamais, qu’à l’occasion d’une lourde épreuve personnelle, deux détenus m’ont apporté une aide délicate et discrète, par des attitudes plus que par des discours. Cette activité a été un contrepoids à ma vie d’ingénieur. Comme tous les engagements elle a perturbé notre vie familiale, mais l’approfondissement et le travail personnel que cet engagement m’a demandé a certainement eu par la suite des retombées positives pour toute la famille. Le contact avec les détenus, avec les situations difficiles, la réflexion auprès d’hommes différents, m’ont changé. Aujourd’hui je sais que je réagirai mieux devant les aléas de la vie, et j’en remercie les détenus qui ne savent pas ce qu’ils m’ont apporté.