Wacquant Loïc L’ouvrage de Loïc Wacquant s’appuie sur deux constatations : l’effacement de l’Etat économique dans nos sociétés conduit à l’abaissement de l’Etat social et, par conséquent, au renforcement de l’Etat pénal. On passe ainsi de l’Etat-providence à l’Etat-pénitence. Ce phénomène est né aux Etats-Unis et c’est le modèle américain qui arrive en Europe, notamment par le vecteur privilégié que constitue l’Angleterre. Les américains poursuivent une politique de tolérance zéro avec, pour conséquence, l’hypertrophie du système carcéral et un glissement systématique du social vers le pénal. Il y a actuellement, aux Etats-Unis, 700 détenus pour 100 000 habitants c’est-à-dire 6 à 12 fois plus que dans les pays européens. Ce sont les pauvres qui se retrouvent majoritairement en prison. Il ne faut pas oublier, comme nous le rappelle l’auteur, qu’il y a 35 millions de pauvres aux Etats-Unis, c’est-à-dire que 1 petit américain sur 5 grandit dans la misère dont 1 sur 2 dans la communauté noire. La prison apparaît ainsi comme une solution aux problèmes sociaux. Elle permet de comprimer artificiellement le niveau de chômage, d’augmenter le nombre d’emplois précaires dans le secteur carcéral et d’assurer le maintien de l’ordre racial en reproduisant le système des ghettos, car ce sont essentiellement les émigrés qui sont en prison. Ce surinvestissement dans le domaine carcéral coûte cher. A New York, les dépenses carcérales ont augmenté de 76% entre 1988 et 1998, celles de l’université de 29% seulement. Comment cherche-t-on à réduire ces dépenses ? Par la réintroduction du travail disqualifié, par la privatisation des prisons. Il a même été suggéré d’imputer les frais d’incarcération aux prisonniers... un comble, puisque, une fois de plus, ce sont les pauvres et les exclus qui sont en prison. Le plus inquiétant est de constater que ce double phénomène se reproduit rapidement en Europe. La population carcérale a augmenté de 39% en France et de 43% en Angleterre entre 1983 et 1990. En France, comme aux Etats-Unis, cette inflation pénitentiaire correspond à l’évolution économique : montée du chômage de masse, extension de la précarité salariale, influence du modèle libéral d’Outre-atlantique. S’il est vrai, comme l’affirme l’auteur, que l’expansion pénitentiaire en France est due à l’allongement des peines, et qu’on observe, "comme dans nombre d’autres pays du continent à forte tradition étatique, une intensification conjointe du traitement social et pénal", on peut craindre, avec lui, que la prison serve "de déversoir au nouveau marché de l’emploi déqualifié".
Raisons d’Agir - Diffusion Le Seuil - 1999 / 40 F